C'est avec une agréable surprise que j'ai appris la sortie du livre "l'ARME DES LACHES" de Nawet Rechak. J'ai découvert cela sur son journal facebook où elle avait annoncé la sortie sur le site http://amazon.fr dans un format électronique. Un tout nouveau format récemment adopté par le site Amazone qui permet d'acheter un livre par téléchargement et en utilisant une application de lecture particulière. Ce livre sera
disponible sur Amazone sous format KINDLE au prix de 7.20 euros
téléchargeable sur tous les ordinateurs PC, MAC et les smartphones. Il
vous suffit de télécharger ce logiciel de lecture gratuitement dont
voici le lien: http://www.amazon.fr/gp/feature.html?ie=UTF8&docId=1000539813
Une mère de famille avec deux enfants qui se bat courageusement dans un monde impitoyable pour survivre.
La voici en compagnie de ses enfants dans une vidéo.
Nawet Rechak est une charmante algérienne diplômée en droit qui vit en région parisienne mais qui a vécu de près les années noires algériennes comme des millions d'algériens qu'ils soient dans un camp ou un autre ou aucun camp du tout et qui furent entraînés malgré eux dans ce qu'on peut tout à fait appeler une guerre civile meurtrière. J'avais abordé les évènements qui coururent entre février 1992 et 2002 à travers la mort d'une jeune militante ici
.
Ce livre écrit durant la décennie noire se voulait un hommage à la mort d'un ami d'enfance en 1994 pratiquement sous ses yeux mais aussi pour évacuer ce cauchemar qui l'a hantait. Elle ne l'avait pas publié et voilà le moment de le faire avant un autre ouvrage pour crier sa colère sur la situation insupportable vécue par le peuple Algérien. c'est sa vision des évènements, une vision personnelle qu'il faut respecter. D'autres auront un autre aperçu. La vérité n'a pas un seul visage, elle est souvent fonction des ravages que ceux qui furent les témoins de cette guerre vécurent.
L'éditeur fait une présentation succincte du livre électronique à travers ces quelques lignes :"
Trois détonations, trois secondes, trois vies brisées et toute une ville, désespérée, marquée, et choquée à vie. Une
seconde, une minute, je ne pourrais le dire. Je me souviens à peine de
ma cousine, se précipiter sur les enfants, en les plaquant sur le sable
et en les protégeant de tout son corps. Je revois vaguement son mari,
Karim, hurlant de nous cacher derrière le rocher et de ne pas en sortir.
Sans réfléchir et sans tenir compte de son ordre, je le suivis en courant telle une folle. Je
venais de comprendre. A cet instant, un militaire, se précipita sur
moi. Son arme à la main, me fit peur, mais je réussi à me dégager et lui
échappa pour me retrouver quelque mètres plus loin, sur la petite
terrasse qui donnait sur la crique Malik, gisait sur le dos dans une marre de sang, les bras écartés. Son
torse était criblé de plusieurs balles, et le sang qui en sortait,
entourait quasiment tout son corps et coulait, encore et encore... Dieu,
ce jour là, devait être très sollicité, dans le monde, mais aussi et
peut-être surtout en Algérie, où il ne se passait pas une heure, une
minute, sans qu’un attentat, qu’une personne ne soit victime d’un acte
terroriste. Tout le monde le savait, tout le monde le craignait, mais
personne n’aurait imaginé que Malik ferait partie un jour des victimes.
Personne !"
Mais rien ne vaut la lecture complète de l'ouvrage pour se plonger à cet instant de la vie de l'auteur. Ce moment où plus rien n'est pareil. Pour ce familiariser à la lecture électronique de l'ouvrage après avoir ouvert un compte et installé l'application Kindle, il est possible de télécharger quelques pages pour se faire une idée. Je vous invite ensuite à télécharger le ivre complet pour vous plonger dans cette sombre période de l'histoire et découvrir une page de la vie de Nawet Rechak, une femme courageuse dans la vie comme dans ses engagements qui mérite notre soutien . Vous pouvez aussi rejoindre ses amis qui la soutiennent dans cette page facebook et défendre son livre et ses projets.
en lisant ces quelques lignes, je ne peux que penser à d'autres histoires: Une que m'a raconté une amie: Elle était à 2 pas d'un restaurant universitaire d'Alger quand le restaurant explosa et cet autre moment, beaucoup plus tard quand un kamikaze se fit exploser devant le palais du gouvernement et puis cette explosion dans l'aéroport Houari Boumedienne, 30 mn ou 1 heure après que mon propre frère quitta la salle où se trouvait la bombe. Les souvenirs s'entremêlent au fur et à mesure que les pages de cette sombre période défilent. Histoire que j'ai vécu de l'étranger mais avec une forte émotion. En général, on a du mal à faire parler les gens qui ont vécu cette période. La cicatrice est encore là. Des bribes de souvenir remontent à la surface. Des corps déchiquetés, des traumatismes après avoir assisté à une exécution devant soi, des appelés qui disent aurevoir à des camarades et qui ne savaient pas que c'était un Adieu, des amitiés déchirées quand chacun choisi un camp opposé, un père policier qui qui se retrouve nez à nez face à un fils terroriste, des relations dont on découvre l'itinéraire tragique, une amie qui en se mariant ne savait pas qu'elle allait passer des mois à fuir de maison en maison parce que son mari était un élu du FIs.
En 1994, alors âgée de 20 ans, Nawet Rechak nous
décrit dans ce livre avec une horreur insoutenable et un réalisme
visionnaire la décennie noire qu’a connu l’Algérie.
Après avoir lu son post où elle annonçait la sortie de son livre, j'ai découvert un autre post publié en dessous du paragraphe et en italique où elle dévoilait sa surprise du peu de ventes de son ouvrage. Je fus triste pour elle mais surtout surpris qu'elle ignorait que facebook était un monde virtuel et que les amis n'étaient pas forcément des amis et que la parole des uns en réalité n'étaient que des mots enfermés dans la bulle virtuelle. combien d'entre nous, ont été surpris lors d'appel à manifester de voir un décalage entre le nombre de personnes qui avaient promis de venir et le nombre de manifestants. Si FB est pratique pour communiquer, il ne faut pas attendre un retour efficace dans la vraie vie.
Ce message m'a tout de même plu parce que Nawet révélait des objectifs nobles pour l'amour de son peuple et de son pays, des projets de solidarité qui ne doivent pas être abandonnés mais il faut bien se dire que publier un livre n'a jamais enrichi à moins d'être très connu et de bénéficier des projecteurs médiatiques. Les 50 ans de l4algérie sont derrière nous. Le Monde vit d'autres conflits et même si tout ce qui tourne autour du terrorisme islamique est vendeur, la concurrence est rude. Il faut aussi reconnaitre que la formule électronique n'a pas encore beaucoup d'adeptes, les gens préférant quoi qu'on en dise la formule papier qu'on lit et qu'on refile Le post de Nawet qui méritait un commentaireBonsoir mes amis. J'ai été tout d'abord
profondément touchée de vos très nombreux messages (des centaines sur
mon mûr et en MP) relatifs à la publication de mon livre. Je vous en
remercie d'autant que vous avez tous compris (me semblai-t-il)
l'immense importance du thème du livre à la fois pour l'Algérie mais
aussi pour le monde entier s'agissant du terrorisme. Cependant, il y a
deux heures environ, j'ai regardé très confiante mon compte de
publication Amazone que l'on m'a conseillé de faire (car paraît-il, ceux
sont les premiers jours de publications où il y'a le plus de ventes).
Mais quelle a été ma surprise, ma déception, mon choc de constater qu'à
l'exception de ma famille très proche et de mes deux meilleurs amis, il
n'y a eu que 3 ventes dont une en Grande Bretagne! Que penser après une
déferlante de compliments et de promesses? Ma pensée est allée
directement à ceux qui font constamment des critiques virulentes, du
manque d'évocation de la mémoire, de la recherche de la vérité, du
combat contre l'obscurantisme, l'injustice et de ne pas avoir le courage
de se battre pour les droits et les libertés des algériens. Vous
savez quoi, j'ai souri! Oui j'ai souri car je me suis trouvée si naïve
et ridicule d'avoir d'avoir cru, mis mon coeur et mon âme dans ce livre,
d'avoir décidé d'écrire un second tome pour dénoncer, combattre tous
ceux et ce qui privent mes compatriotes de vivre avec des droits
élémentaires, de profiter de la richesse de leur pays et d'avoir de
l'espoir pour leurs enfants qui sont quoi qu'on en disent l'AVENIR de
l'Algérie. J'ai souri aussi car (bien qu'ayant besoin de payer mes
factures comme tout le monde et plus que cela encore), j'avais décidé
d'utiliser l'argent issu des ventes de ce livre pour mettre en place une
structure inédite tout d'abord à Paris et ensuite à étendre dans toute
la France et à tous les pays étrangers où seront représentés les
Algériens. Pour tout vous dire ce projet je l'avais d'abord proposé au
Consul Général d'Algérie qui m'avait fait part de sa volonté de changer
un peu les choses et de répondre aux mécontentements des algériens à
Paris. Je lui ai réalisé alors un long projet dans le quel je proposais
de créer un service qui aiderait les nationaux et les bi-nationaux à
chaque moments de leur vie en France: étant juriste (conseils juridiques
en cas de création d'une ste par ex, de divorce, de délits pénaux,
droit de la sécurité sociale...), une aide concrète pour la recherche du
travail et notamment des jeunes diplômés qui peinent même à trouver un
stage, des conseils en tous genres, voyage à la Mecque, en immobilier,
en matière de décoration, de création... et sans compter TOUS les soucis
de formalités administratives que rencontrent nos ressortissants sans
que ni le consulat ni l'Ambassade ne les aide. Et le tout pour à peine
10% du montant total de la fête nationale annuelle qu'offre l'Ambassade
au pavillon Dauphine! Le Consul Général a trouvé l'idée excellente mais
Alger lui aurait répondu que les algériens de France n'étaient pas sa
priorité pour le moment et qu'ils préféraient s'investirent dans la
jeunesse sur le territoire. Je vous laisse juge d'une telle réponse
surtout lorsqu'on sait comment est traité la jeunesse algérienne!
J'avais donc décidé sans l'aide des autorités algériennes (trop
pauvres!) de réaliser quand même ce projet et même de l'étendre à tous
les maghrébins et à chaque personne dans le besoin! Là je ne souri
plus car je vois les ventes du livres et le peu de moyens que cela
rapportera pour un projet d'une telle envergure! Mais une chose est
sûre, je n'abandonnerai jamais l'idée que je me fais du droit, de la
justice, de l'équité aussi bien en France qu'en Algérie. Et je peux vous
assurer une chose, même sans solidarité du soit disant réseau,
j'arriverai (bi idnillah) à réaliser ce projet! Car je ne renonce
jamais, même si ma liberté m' a déjà coûté très cher aussi bien d'un
point de vu professionnel que personnel, la vie en tout cas, m'a
toujours prouvée jusque là que j'avais raison! Je vous souhaite une
excellente soirée mes amis. Moi j'en ai gros sur le coeur et pour le
moment je crois que je vais prendre un peu mes distances et mes forces
pour reprendre le combat INCHA ALLAH!
Quelques liens sur cette période avec des extraits :
Le 13 février 1992 ce qu'on allait appeler la guerre civile ou les années noires qui allaient faire des dizaines de milliers de morts surtout au sein de la population civile. Cette guerre allait entraîner d'importants déplacements de populations, d'énormes destructions. elle provoqua une immense déchirure au sein de la population. Une déchirure qui malgré la "réconciliation est toujours là béante. Des assassins non jugés et des disparus jamais reconnus.
Mais c'est d'une seule personne que je souhaite parler pour commémorer ce dramatique évènement. Elle s'appelait Nabila Djahnine. Elle était jeune, elle rêvait d'un pays réellement libre et démocratique, elle symbolise la femme combattante. Pour moi, il ne s'agit nullement de prendre position dans cet article mais juste de faire connaitre une tranche de vie . Avant de parler de Nabila, je vais établir 1 tableau du contexte en parlant des victimes des islamistes mais aussi des victimes de l'armée . tous ont une lourde responsabilité dans la catastrophe qui a frappé le pays.
Pour parler des victimes du terrorisme islamiste, je reprends un excellent article même s'il n'est pas complet, il offre l'avantage de mettre des noms et des histoires derrière les victimes.Voici le lien de l'article source http://anglesdevue.canalblog.com/archives/2009/08/20/14799361.html
j'ai reproduit l'intégralité de l'article parce que le blog n'est plus géré et qu'il peut à tout moment disparaître
L’extermination de l’intelligentsia algérienne (1993-1998)
L’extermination de l’intelligentsia algérienne Sur le massacre des intellectuels (1993-1998) par les islamistes armés
On peut considérer par convention que la guérilla des islamistes
algériens commence effectivement le 13 février 1992, date de l’attentat
de la rue Bouzrina (Casbah, Alger), qui a coûté la vie à six policiers,
attirés dans une embuscade. C’est exactement une année et un mois plus
tard, soit le 14 mars 1993, que tombe le premier intellectuel (Hafid
Sanhadri, cadre du ministère de l’emploi) sous les balles assassines des
fondamentalistes armés. Et depuis, les meurtres d’artistes et
d’intellectuels se poursuivent jusqu’en 1998, parfois au rythme de
plusieurs par mois. C’est ce qui indique l’existence d’un plan
préétabli, avec des listes attestées d’intellectuels à abattre, triés en
raison de leur disposition critique face à l’idéologie islamiste…
On assiste entre 1993 et 1998 à la mise en exécution d’un
véritable projet d’extermination des intellectuels algériens par les
islamistes armés, toutes tendances confondues. C’était un « génocide
programmé ». On ne s’attaquait pas seulement aux intellectuels
francophones, considérés par eux comme une continuation maléfique de la
présence française, mais même aux arabophones qui faisaient entendre un
son de cloche différent. Un terme d’origine afghane, chargé en valeurs
négatives, servait à désigner les membres de l’intelligentsia non
islamiste : ce sont des « communistes » (chouyou’iyoune)! Dans
l’idéologie islamiste, un « communiste » représente l’ennemi par
excellence, un ennemi à la fois puissant et injuste, comme l’étaient les
Russes (communistes) pour les Afghans musulmans. Mais c’est aussi un « athée », un « laïque » ou un « apostat », ce qui signifie indistinctement à leurs yeux kâfir (mécréant), méritant d’être exécuté pour délit de mécréance. En plus d’être injustes, apostats et ennemis de la religion (‘adouw allah), ces intellectuels constituent aussi aux yeux des islamistes les « suppôts » les plus objectifs du Tâghout, le pouvoir désigné par le terme de « Tyran ». On se rappelle que la déclaration de djihad
d’Ikhlef Cherati ciblait non seulement le pouvoir mais aussi « ses
soutiens » et les « partisans de l’occidentalisation » en général. On se
rappelle aussi les paroles d’Ali Benhadj, répercutées dans les organes
du FIS, qualifiant les journalistes de « judéo-sionistes ».
Ces
convictions sont partagées du reste par toutes les tendances du maquis.
L’un des premiers émirs du GIA, Jaafar al Afghâni (septembre 1993 -
février 1994), prononce une terrible sentence dans un entretien accordé à
un journal arabe : « les journalistes qui combattent l’islam par la
plume périront par la lame » (Zerrouky, p. 127). Combattre l’islam,
c’était refuser l’ordre que les fondamentalistes voulaient imposer. Or,
la presse indépendante et les intellectuels critiques, qui ont eu accès à
une grande liberté d’expression (surtout écrite) après 1989, sont
majoritairement opposés au projet de constitution d’un état théocratique
en Algérie. Ils l’ont exprimé à travers leurs publications et leurs
prises de position, et c’est ce qui les a directement désigné à la
vindicte islamiste. En Janvier 1993, des feuilles de Minbar al Djoumou’a,
une publication clandestine du FIS, accrochées à l’entrée de la mosquée
« Le Plateau » à Alger, dressaient une liste d’intellectuels et de
journalistes à assassiner. La littérature du GIA appelait à liquider la «
presse mercenaire » qu’elle accusait d’altérer la réalité de la lutte
armée et de mener « une guerre médiatique contre le djihad ».
Les
premières personnalités ciblées sont les intellectuels du CNSA (Comité
National de Sauvegarde de la République), qui avait appelé,
rappelons-le, à l’interruption du processus électoral après la victoire
du FIS au premier tour des élections législative du 24 décembre 1991. Le
14 mars 1993, à la cité Garidi (Alger), tombe Hafidh Sanhadri, cadre du ministère de l’emploi, porte-parole du CNSA, assassiné près de chez lui. Deux jours plus tard, le 16 mars, est assassiné le sociologueDjilali Lyabès, ancien ministre sous le président Boudiaf. Le 17 mars, le Dr Lhadi Flici, pédiatre, est à son tour abattu dans son cabinet de la Casbah. Tous
les partis politiques condamnent ces assassinats, mis à part les
islamistes dits « modérés », qui n’avaient pas pris les armes, comme le
parti Hamas de Mahfoud Nahnah et le parti Nahdha de
Djaballah. Au lieu de prendre des mesures urgentes, le chef du
gouvernement de l’époque, Bélaïd Abdesselam, se lance dans une attaque
en règle contre les « laïco-assimilationnistes », étiquette insultante
par laquelle il désignait les membres des partis démocrates et les
intellectuels.
Le 22 mars 1993, le chef du puissant syndicat étatique UGTA, Boualam Benhamouda, qui avait échappé à un attentat, appelle à une marchede protestation contre ces assassinats
et le terrorisme en général. 500 milles personnes ont courageusement
défilé à Alger, en scandant des slogans demandant à juger les assassins.
La mobilisation populaire n’a pourtant pas freiné les exécutants du projet d’extermination des gens de plume. Une femme, Karima Belhadj, cadre de l’administration de la police, est assassinée le 3 avril et le 10 avril ; El Hachemi Cherif, ancien colonel de l’ALN, chef du parti de gauche Ettahadi
[le Défi], échappe miraculeusement à un attentat. Les communistes (les
vrais cette fois) et les hommes politiques soupçonnés d’être « de gauche
» sont particulièrement ciblés, car assimilés aux Russes mécréants. Le
17 mai, le directeur du journal AlWatan, Omar Belhouchet,
personnage symbole de la presse libre en Algérie, échappe à une
tentative d’assassinat à Bab Ezzouar (Alger), devant son fils, alors
qu’il conduisait celui-ci à son école. Le même jour, des terroristes
rôdaient autour du siège du journal Le Matin, munis de photos agrandies de journalistes à tuer. Alertée, la police les a éliminés, non sans peine.
L’assassinat qui a provoqué un profond émoi fut celui de l’un des plus grands écrivains de l’Algérie indépendante, Tahar Djaout,
sans doute parce qu’il ravive dans la mémoire populaire le souvenir de
l’assassinat d’un autre écrivain, Mouloud Feraoun, par l’OAS en 1962.
Ancien professeur de mathématiques à l’université de Bab Ezzouar,
poète, journaliste et écrivain de notoriété internationale, Djaout
(auteur entre autres de : Les vigiles, L’invention du désert, Les Chercheurs d’os, L’exproprié, Le dernier été de la raison; cf. bibliographie)
avait pris auparavant des positions dures contre l’intégrisme, qu’il
qualifiait de « fascisme théocratique ». Il avait écrit dans l’une de
ses chroniques une phrase prémonitoire devenue le slogan de la presse
indépendante en Algérie : « si tu parles, tu meurs, si tu te tais, tu
meurs, alors écris et meurs ! ». Le 26 mai 1993, deux jeunes qui
l’attendaient dans l’escalier de son immeuble lui tirent deux balles
dans la tête avant de prendre la fuite. Le malheureux succombe à ces
coups quelques jours plus tard. Ses funérailles en Kabylie furent
émouvantes et grandioses.
Le 15 juin 1993, à 9h30, Mahfoud Boucebci, figure emblématique de la psychiatrie algérienne,
président de la Société Algérienne de Psychiatrie, vice-président de
l’Association Internationale de Psychiatrie de l’Enfant et de
l’Adolescent (auteur notamment de Psychiatrie, société et développement et de Maladie mentale et handicap mental), connu
pour son opposition à l’islamisme, est poignardé à l’entrée de
l’hôpital Drid Mohamed où il exerçait ses fonctions. Une semaine plus
tard, le 22 juin, le sociologue Mhamed Boukhobza,
qui avait travaillé avec Pierre Bourdieu, réputé pour ses recherches
sur la disparition de la société pastorale en Algérie, est ligoté ainsi
que le reste de sa famille dans son domicile du Télemly (Alger). Isolé
dans une pièce de son appartement, il fut égorgé comme un mouton puis
poignardé. « Une à une, les têtes pensantes de l’Algérie sont froidement
liquidées » (Hassane Zerrouky, p. 132).
Les assassinats continuent pendant l’année 1994, avec le meurtre le 5 mars du directeur de l’école des beaux arts d’Alger, Ahmed Asselah
et de son fils unique, Rabah. Cet homme avait fait de son école l’une
des meilleures d’Afrique. Un peu plus d’un mois auparavant, le 30
janvier est tué Rachid Tigziri, dirigeant du parti démocrate le RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, considéré comme « impie » car prônant la laïcité). Le 1er février, Olivier Quemeur, caméraman de la chaîne ABC, est criblé de balles à la Casbah, tandis que ses collègues, Yves Ménari et l’australien Scott Allan White, sont grièvement blessés. L’aversion des islamistes armés pour l’art se poursuit avec l’assassinat le 10 mars à Oran d’AbdelkaderAlloua, le plus grand dramaturge algérien, animateur pendant plus de 30 ans d’un théâtre en arabe populaire (il avait mis en scène El Ghoula de Rouiched, Le sultan embarrassé de Tewfik al Hakim, Numance de Cervantès, etc. il a joué aussi comme acteur dans plusieurs autres pièces et films et a adapté en arabe algérien Gogol et de Gorki, avec son ami Medjoubi).
Le journal indépendant Hebdo Libéré, farouchement anti-islamiste, fut ciblé le 21 mars par une attaque terroriste se soldant par la mort de deux journalistes et d’un chauffeur. Le professeur Salah Djebaïli, célèbre chercheur en écologie, spécialiste des régions désertiques et
recteur de l’université de Bab Ezzouar (Alger), fut abattu le 31 mai.
Il refusait d’ouvrir des salles de prière à l’intérieur de son
établissement. Ferhat Cherki, journaliste, et Youcef Fathallah, président de la LADH (Ligue Algérienne des Droits de l’Homme), furent respectivement assassinés le 7 et le 18 juin. Le directeur de l’Ecole Vétérinaire d’Alger (ENV), Mohamed Bekkouche, est tué le 10 juillet à l’intérieur de son école, située dans la banlieue est d’Alger. L’islamologueet professeur de sociologieRabah Stambouli, promoteur d’un islam tolérant et progressiste, est abattu le 23 août à la sortie de l’université de Tizi-Ouzou. Antar Zouabri tue avec son groupe les journalistes Ahmed Issaad et LakhalYasser le 31 novembre 1994. Saïd Mekbel, directeurduquotidien indépendant LeMatin,
auteur d’une chronique corrosive contre le pouvoir et les islamistes,
est assassiné le 4 décembre alors qu’il s’attablait dans une pizzeria
située non loin des bureaux de son journal. Il laisse derrière lui
notamment un court et beau texte, écrit le jour de sa mort et intitulé «
ce voleur qui… » (*), un billet qui résume à lui seul l’état de la
corporation journalistique, prise en étau entre la répression du régime
et les armes des barbus. Le cinéaste et réalisateur Djamel Fezzaz [qui a réalisé notamment La grande tentative, L’affiche – qui met en scène l’acteur Rouiched –, Lahn al amal (La mélodie de l’espoir), El Waciyya (le Testament), etc.] est blessé par balles à Bab El Oued le 8 février 1995. Azzedine Medjoubi, directeur du Théâtre national algérien [a adapté Le journal d’un fou de Gogol sous le titre Hissaristân, Les bas-fonds de Gorki, La bonne âme de Se-Thouan de Brecht, etc. ; a monté Aalam el Baaouche (Le monde des insectes), El Houinta (La boutique) ; et a joué dans un grand nombre de pièces comme Hafila tassîr (Un bus en mouvement), Bâb El Foutouh, etc.] est tué devant son établissement le 13 février. Le 15 février tombe à Tizi-Ouzou une militante démocrate, Nabila Djahnine, architecte, féministe responsable de l’association « Cris de femmes » (Thighri Netmettuth). Ces féministes « débauchées » (moutabaridjat,
terme presque intraduisible) constituent de graves menaces contre les
mœurs et la société islamiques, selon les fondamentalistes. A Oran, est assassiné le 17 février un grand nom de l’histoire du Raï, Rachid Baba Ahmed producteur de musique et impresario de plusieurs vedettes de cette musique jugée «
satanique » par les islamistes, [c’’est lui qui a fait connaître Cheb
Khaled, qui a lancé Chebba Fadela, Cheb Sahraoui et Cheb Anouar]. Djamal Zaïter, un journaliste qui se recueillait sur la tombe de sa mère, fut surpris et assassiné en plein cimetière. Les assassinats, que nous ne pourrons pas tous citer (cf. une liste de 100 journalistes assassinés entre 1993 et 1997), se poursuivent avec les attentats contre des personnalités
publiques, des vedettes de la chanson et contre n’importe qui exprimant
une opinion anti-islamiste ou ayant une activité jugée subversive ou
non conforme aux canons fondamentalistes. Le 8 septembre 1994, Abderrahmane Rebiha, professeur d’agronomie à l’université de Blida, meurt sous les balles du GIA. Le 13 septembre vient le tour d’Abderrahmane Ferhdeheb, universitaire, économiste,
auteur de plusieurs livres. Le chercheur se savait menacé et tentait
d’obtenir un visa pour la France, ce qui lui fut refusé à trois
reprises. Le 29 septembre 1994 est assassiné une idole de la musique raï. Après l’avoir sommé plusieurs fois d’arrêter sa musique « démoniaque » et « débauchée », Cheb Hasni, un chanteur prolifique et adulé, est assassiné devant le domicile de ses parents, dans
le quartier « Gambetta » d’Oran, malgré son immense popularité. Ses
funérailles rassemblèrent d’immenses foules et bouleversèrent la
jeunesse algérienne. Au même moment, en Kabylie, le poèteetchantre de la cause berbère,Matoub Lounès,
est enlevé le 25 septembre et séquestré par un groupe armé dirigé par
l’émir du GIA Aït Ziane. Le poète fut jugé par un «tribunal islamique »
du maquis et finalement « acquitté » et libéré grâce à la pression d’une
formidable mobilisation populaire. Mais le répit fut court, puisqu’il
sera criblé de balles le 25 juin 1998, dans des circonstances non
élucidées, alors qu’il était de retour chez lui après un long exil en
France.
Un
climat de terreur est instauré par les islamistes chez les
intellectuels. A chaque retour d’enterrement, ces derniers se demandent à
qui sera le prochain tour. Les lettres de menace parviennent par
centaines aux rédactions de journaux et aux domiciles des concernés. La
peur s’installe et les gens apprennent à se tenir la langue pour ne pas subir un sort funeste, d’autant plus que les sympathisants des islamistes armés étaient partout.
Les murs avaient des oreilles. Les groupes armés pouvaient en effet
compter sur tout un petit peuple de partisans, employés comme
informateurs, comme « délateurs » ou sollicités pour assurer la
logistique du djihad. Certains artistes et intellectuels
changent d’appartement, d’autres déménagent. Nombre d’entre eux
modifient leurs itinéraires et leurs habitudes ou se déguisent
complètement pour sortir de chez eux. Certains, comme Rachid Mimouni,
écrivain qui a eu le courage d’écrire dés 1992 une analyse éclairée du
phénomène intégriste (De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier), et Omar Belhouchet, journaliste et directeur du journal Al Watan, furent littéralement traqués, avant d’être la cible d’attentats manqués.
Le
gouvernement algérien s’est montré incapable de protéger ses
intellectuels et ses citoyens, quand il ne les réprimait pas par-dessus
le marché. C’est
dans cette ambiance d’impuissance face au crime que se produisit l’une
des plus irréparables conséquences de la guérilla islamiste : des
milliers d’intellectuels prennent le chemin de l’exil,
sans aucun espoir de retour. Les universités se vident progressivement
et les cadres du pays affluent vers la France, l’Europe et le Canada.
C’est ainsi que l’Algérie est progressivement vidée de son
intelligentsia. Mais l’islamisme armé, dont le but consistait à faire
taire toute voix discordante, n’a pas réussi à réduire les journalistes
et les penseurs algériens. La presse indépendante a continué à critiquer
violemment l’islamisme tandis que les intellectuels étaient plus que
jamais déterminés à dénoncer le côté « fasciste » du mouvement
intégriste. Les assassinats ont aussi ciblé d’autres personnalités publiques et des cadres de l’UGTA, syndicat
officiel mais, paradoxalement, populaire parmi les travailleurs. La «
centrale syndicale », comme on l’apelle en Algérie, s’est opposé
frontalement à l’islamisme et a connu très tôt des affrontements avec un
autre syndicat concurrent, le SIT (Syndicat Islamique du Travail, une
organisation mise sur pied par Abassi Madani dont le but est
d’enrégimenter les travailleurs dans la tâche de fondation de la
République islamique. L’UGTA perdra près de 800 syndicalistes,
assassinés par les islamistes entre 1993 et 1997.
Qui
sont derrière ses assassinats ? Ceux qui les perpétuent ne s’en cachent
pas, loin de là. Ils les revendiquent comme des faits d’armes pouvant
assurer à leurs auteurs une place honorable dans la future République islamique. Dans un entretien accordé à l’AFP, Anouar Haddam, chef islamiste jouissant de l’hospitalité des Etats-Unis et de l’Angleterre, revendiquait l’assassinat de Boucebci en le qualifiant d’« exécution d’une sentence par les moudjahidine ». Etebcira,
bulletin clandestin du FIS, revendique l’assassinat de Tahar Djaout et
le justifie par « son communisme et sa haine viscérale de l’islam », au
moment où il motive l’attentat contre Belhouchet par « sa francophonie
outrancière ». Haddam reprend sa plaidoirie de justification des
meurtres d’intellectuels en octobre 1993, en lançant
: « Qui sont ces soi-disant intellectuels ? », « nous les connaissons
un par un, ce ne sont pas des innocents ! ». Il reprochait notamment aux
journalistes « leurs éditoriaux assassins » (Cités d’après Zerrouky,
pp. 132-133).
Mourad
Dhina, un responsable islamiste actif dans les réseaux du FIS à
l’étranger, déclare des années plus tard à propos des intellectuels
assassinés : « personne n'a pleuré nos morts parmi ceux là ». Il ajoute :
« Certains ont choisi une voie de confrontation, une voie de
provocation d'une jeunesse, et qu'ils ont payé ce prix. Que ces
intellectuels de gauche aient le courage d'assumer leur action, qu'ils
disent nous nous sommes engagés dans une guerre et que certains d'entre
nous [l'] ont payé de leur vie. Qu'ils en fassent des martyrs pour eux !
» (Mourad Dhina, in Aoudia et Labat). Ainsi, la prise de position
politique était tout simplement assimilée par les intégristes et leurs
défenseurs politico-médiatiques à l’engagement militaire dans une
guerre, sans aucune gêne quant au sophisme démagogique que comporte leur
formule. En d’autres termes, on vous tue parce que vous n’avez pas pris
notre parti…Voilà qui nous renseigne sur ce qu’est la liberté
d’expression et d’opinion dans une République Islamique. Durant
la rencontre de Rome (1995), Ali Yahia Abdenour, avocat du FIS et
président de la LADH, dira : « on tue les journalistes et les
intellectuels qui ont une position et une opinion » ; il ajoutera : «
nous sommes contre les meurtres de journalistes, de militaires et de
policiers qui ne sont pas engagés dans la lutte » (El Watan, 12 janvier
1995) [remarquons l’amalgame entre prise de position intellectuelle ou
politique et engagement militaire, entre la plume et les armes].
Le Front Islamique du Djihad Armé (FIDA) Tous les djihadistes sont d’accord sur le principe de l’assassinat des intellectuels, assimilés aux « communistes » et aux « apostats ». Des listes de gens à abattre,
confectionnées par des commanditaires informés, circulent dans les
maquis. Les exécutants, eux, ignorent parfois jusqu’à l’identité de
leurs victimes. Ils tuent un « soutien du Taghout » parce que
son nom était apparu sur une liste. Cette répartition des tâches dans le
travail criminel permettait aux commanditaires d’avoir les mains
propres et aux exécutants d’avoir la conscience tranquille.
Certains
de ces meurtres sont commis par le GIA. La majorité reste cependant le
fait d’une organisation particulière, à implantation urbaine,
spécialisée dans l’assassinat des opposants aux islamistes, des
intellectuels, des journalistes et des personnalités publiques. Il
s’agit du FIDA, Front Islamique du Djihad Armé. C’est un groupe qui a
été fondé par des membres djazaristes du FIS, conduits par
Mohamed Saïd. Il recrute essentiellement parmi les étudiants et les
enseignants islamistes. Très actif au niveau des universités d’Alger, de
Blida et de Constantine, il puisait notamment dans les anciens
militants du Mouvement Universitaire pour la Défense du Choix du Peuple
(MUDCP). Rien de surprenant de trouver à sa tête
essentiellement des universitaires, comme Thâbet El Aouel, professeur de
physique à l’université d’Alger, Mohammed Boudjelkha et Mustapha
Brahimi, enseignants de physique à Bab Ezzouar (Alger). Le groupe opère
discrètement, circule sans barbe et avec de fausses identités et prend
résidence de préférence dans les beaux quartiers d’Alger, comme Hydra. «
A l’étranger, écrit Hassane Zerrouky, [le FIDA] est représenté par
Thabet El Aouel, Anouar Haddam, et Mourad Dhina, tous universitaires »
(Zerrouky, pp. 136-137) Les émirs de l’organisation sont les suivants :
- Abdelwahab Lamamra (1993 - fin 1995) - Mustapha Brahimi, dit Abou Houmâm (1995 - 1996) - Mohammed Djebarra (mai 1996 - janvier 1997) - Abdelkader Seddouki (janvier - mars 1996) - Amine Haddad (mars 1997 - octobre 1998)
Le FIDA a revendiqué un certain nombre de meurtres à travers sa publication clandestine, Al Fida, dont celui de Tahar Djaout, Djilali Liabès, et Ahmed Aselah (entre autres). Après la tentative d'unification du mouvement armé de Mohamed Saïd, le FIDA s'est rallié au GIA en 1994. Mais Djamel Zitouni, à l’origine de l'exécution des djazaristes,
élimine également l’émir du FIDA, Abdelwahab Lamamra et son acolyte,
Hamid Boucha. A partir de ce moment, le FIDA s’éloigne de l'organisation
de Djamel Zitouni et se tourne vers les futures
AIS et LIDD (Ligue Islamique pour la Da’wa et le Djihad). Son
démantèlement par les forces de sécurité les a poussés à accepter
l'amnistie de Bouteflika et à déposer les armes. Ses membres
bénéficièrent du pardon intégral du président. L’implication
d’une organisation à caractère universitaire dans l’assassinat
d’intellectuels soupçonnés « d’occidentalisation » ou « d’apostasie »
témoigne de la transposition, par une partie de l’élite islamiste
algérienne, des différends qui existaient au niveau intellectuel, sur le
terrain armé. Les problèmes qu’on règle ailleurs par le débat, à coups
de plume et de polémiques, les universitaires islamistes les ont réglés à
coup de couteaux et d’armes à feu.
Pourquoi ces intellectuels ont-ils été tués ? A quelle logique répond leur mort ? (**) Le préalable à la fondation d’une République Islamique
en Algérie s’est avéré être la destruction de la pensée non religieuse
par l’élimination physique de ses auteurs. On comprend cette disposition
quand on se souvient que pour l’idéologie islamiste il ne s’agit de
retenir de la pensée universelle que l’aspect technique, supposé neutre,
en rejetant l’immense production intellectuelle sur la société, l’art,
la psychologie, l’anthropologie, la philosophie, etc. Ces derniers
domaines sont purement abolis et remplacés par la foi religieuse et la
législation dite islamique. L’assassinat des intellectuels n’est de ce
point de vue que la traduction en faits concrets de cette clause
idéologique : pour abolir le savoir non religieux concernant la société
(au sens large), il convient en effet de supprimer physiquement ses
promoteurs, écrivains, intellectuels, sociologues, psychiatres,
philosophes, etc. Cet obscurantisme est directement hérité, avouons-le,
des nationalismes de la post-indépendance, dont le souci fut de
préserver une soi-disant « personnalité » (islamique, algérienne, etc.)
contre « l’invasion culturelle occidentale » [dont cette intelligentsia
était la pointe], en s’opposant aux acquis les plus décisifs de la
pensée contemporaine.
L’instauration d’un ordre islamique immuable, supposé voulu par Dieu Tout-Puissant, est caractérisé par un unanimisme qui va de l’Unicité toutazimut
(un seul Dieu, un seul Dogme, une seule Interprétation, etc.) à la
communion dans la Foi. Le temps dans lequel voudrait évoluer la future société islamique
est celui de l’abolition de l’histoire. Plus rien ne bougera, une fois
l’ordre divin instauré sur terre. Les voix discordantes se situeront defacto dans le camps des hors-la-religion-de-Dieu, des traîtres
à l’ordre divin, leurs porteurs deviendront des mécréants passibles
d’assassinat. L’ordre intégriste ne laisse aucune place pour les marges,
pour la différence, la diversité (sexuelle, intellectuelle, religieuse,
sociale, etc.), la dissidence, la dissonance; c’est un centre qui aspire et broie tout sur son passage.
L’idéologie
islamiste se donne le monopole de la religion vraie et s’arroge le
pouvoir d’excommunier quiconque jugé non-conforme à ses desseins. Grâce à
ce pouvoir takfiriste [qui lui permet de déclarer kafir, « mécréant » ou « apostat »], elle réduit ses victimes au statut de « mécréants » dont le meurtre devient licite. Dans
ces action contre l’intelligentsia, l’islamisme armé s’est aussi
distingué par des méthodes particulièrement atroces, poussées jusqu’au
summum de la barbarie (ex. égorger un intellectuel après l’avoir humilié
et dévêtu devant sa femme et ses enfants). Ce mépris des droits humains
découle lui aussi des fondements théologiques de l’idéologie
intégriste. L’islamisme n’a en effet que faire de droits énoncés par des
humains (bachar) quand lui se proclame être « le bras de Dieu
», c'est-à-dire l’exécutant terrestre de verdicts divins. Les
conceptions humaines font pâle figure devant le Commandement divin et
l’homme est selon elle un usurpateur quand il se met à légiférer à la
place du Tout Puissant. Or, le Dieu des islamistes n’est pas fait de
clémence, mais de terreur envers ses ennemis, ceux qui ont dérogé de la
Voie Droite. Ce n’est pas le Miséricordieux, mais le Vengeur (Al Mountaqim) et le Dominateur [qui écrase] (Al Qahhar).
Gagner ses faveurs, c’est appliquer sans fléchir ses justes sentences
contre les ennemis de la Religion, et elles sont d’autant plus justes
qu’elles sont terribles.
Le problème de la responsabilité morale de tout le petit peuple des Algériens sympathisants de l’islamisme est autrement
plus délicat. « Le boulanger, le chômeur, l’ouvrier, l’adolescent
boutonneux, le voisin de palier avec lequel vous plaisantiez le matin
avant d’aller au travail, toutes personnes se concevant comme bonnes et
honnêtes, écrit Anouar Benmalek, se transformaient peu à peu, à leur
insu peut-être, en loups capables de tuer. Ou, du moins, capable de
contribuer à tuer, par la délation à la mosquée, le soutien moral et
matériel aux « djihadistes », et la complaisante – et non moins
criminelle – approbation quand la tête d’un voisin journaliste sera
déposée devant le domicile de ses parents : « Ah, il l’avait bien
cherché, ce mécréant, à se mettre tout le temps au travers des desseins
des défenseurs de la vraie foi ! ». Je n’invente rien malheureusement,
j’ai entendu à maintes reprises ce crachat verbal, sous cette forme ou
sous une autre, au marché, à l’université, chez l’épicier…après le
meurtre d’un écrivain, d’un intellectuel, d’un chanteur » (p. 16).
Naravas
__________________ Bibliographie partielle :
Aoudia Malek, Labat Séverine, Algérie 1988-2000 : autopsie d’une tragédie, [DVD-ROM], Ed. Compagnie
des phares et balises, 2003.
Khelladi Aïssa, Le Fis à
l’assaut du pouvoir, Alger, Ed. Marsa, 2002, Première édition sous
le titre Algérie, les islamistes à l’assaut
du pouvoir, Ed. L’Harmattan, 1995
Labat Séverine, Les
islamistes algériens entre les urnes et le maquis, Paris, Ed. du
Seuil, 1995
Rachid Mimouni, 1992, De
la barbarie en général et de l'intégrisme en particulier, Belfond-Le
Pré aux clercs.
Zerrouki Hassane, La
nébuleuse islamiste en France et en Algérie, Paris, Ed. Editions 1,
2002
Confluences Méditerranée n° 25, Printemps 1998, « La parole aux
Algériens : Violence et politique en Algérie », Ed. L’Harmattan (en ligne)
__________________
Notes(*) Voici le dernier texte de Saïd Mekbel, "Ce voleur, qui..." :« Ce voleur qui, clans la nuit, rase les murs pour rentrer chez lui, c'est lui. Ce père qui recommande à ses enfants de ne-pas dire dehors le méchant métier qu'il fait, c'est lui. Ce mauvais citoyen qui traîne au palais de justice, attendant de passer devant les juges, c'est lui. Cet individu, pris dans une rafle de quartier et qu'un coup de crosse propulse au fond du camion, c'est lui. C'est lui qui, le matin, quitte sa maison sans être sûr d'arriver à son travail et lui qui quitte, le soir, son travail sans être sûr d'arriver à sa maison. Ce vagabond qui ne sait plus chez qui passer la nuit, c'est lui.C'est lui qu'on menace dans les secrets d'un cabinet officiel,le témoin qui doit ravaler ce qu'il sait, ce citoyen nu et désemparé... Cet homme qui fait le voeu de ne pas mourir égorgé, c'est lui. C'est lui qui ne sait rien faire de ses mains, rien d'autres que ses petits écrits. Lui qui espère contre tout parce que, n'est-ce pas, les rosés poussent bien sur les tas de fumier. Lui qui est tout cela et qui est seulement journaliste. » (Saïd Mekbel)
(**) Les "Qui tue quistes" essayeront d'imposer une vision parcellaire de ces assassinats, en les considérant au cas par cas, en les extirpant de l'ensemble qui leur donne sens. Ils refuseront obstinément de les envisager comme des faits formant une série cohérente,
répondant à un plan d'action établi et exécuté par les islamistes
armés. Ils préféreront une vision atomiste, policière, sécuritaire, dont
le résultat est de dissimuler les liens qui relient les cas entre eux,
les liens qui relient les crimes à leurs motivations idéologiques, et
enfin les liens entre les assassinats et leurs revendications par les
groupes armés dans le contexte où ils étaient commis. Les raisons qui
fondent cette vision atomiste transparaissent clairement quand ces mêmes
"qui tue quistes" avancent des allégations fictives et improuvables à
propos de chaque assassinat : pour eux, Katia Bengana serait un "crime
passionnel", un tel est tué par la sécurité militaire, un troisième
s'est suicidé, etc. Quand ils parlent des intellectuels assassinés, ils
précisent souvent leur couleur politique et minimisent leur importance,
comme pour souligner que les victimes étaient tuées à cause de leur
"engagement dans une guerre" : ce qui rejoint l'argumentaire du FIS et
des groupes armés. Et bien entendu, le résultat des courses, toujours
selon cette vision, consiste à endosser tous les assassinats aux
services de l'armée algérienne en recourant à des théories du complot
abracadabrantes (ça devient, à un moment donné, du Gérard de Villiers
politique) et, comme par hasard, à blanchir complètement les islamistes (qu'ils qualifient d' "opposition armée") de leurs crimes odieux. On reviendra, dans un prochain post, sur cette vision très favorbale à l'ex-FIS
Dans cette seconde partie, j'ai voulu évoquer les disparus que les familles continuent à chercher et qui sont pour la plupart les victimes du pouvoir militaire
Tizi Ouzou, 15 février 1995, Nabila Djahnine est assassinée à bout
portant par un groupe terroriste armé, affilié au GIA. Trois islamistes
armés, après avoir remarqué les habitudes de la militante, vidèrent
leurs chargeurs sur cette dernière, sans vider leur cœur de la haine
obscurantiste qui les habite.
Pourtant Nabila, âgée de 29 ans, se savait menacée mais cela ne l’avait
pas empêchée de continuer à militer au sein de l’association féminine
Tighri n Tmettut (Le cri de la femme), dont elle était la présidente.
Architecte de formation, Nabila avait fourbi ses premières armes
politiques notamment au PST où elle découvrit les idées de la gauche
prolétaire. Engagée dans le militantisme politique et syndical, elle
sera par la suite l’une des femmes les plus en vue dans le combat pour
la cause féminine. Et c’est naturellement qu’elle sera désignée à la
tête de l’association Tighri n Tmettut, par ailleurs très active dans la
wilaya de Tizi Ouzou durant le début des années 1990. Auparavant, elle
était membre fondatrice de l’Association pour l’émancipation de la femme
(AEF).